Production des ménages et nutrition infantile
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En 2011, 44 pour cent des enfants éthiopiens de moins de cinq ans souffraient de malnutrition chronique.[1] Il est important de réduire ce chiffre non seulement pour la santé et le bien-être actuel des enfants mais aussi pour leur santé et leur productivité économique futures en tant qu’adultes. Ainsi, l’amélioration de la nutrition infantile – à travers la diversification des régimes alimentaires des enfants de manière à inclure plus d’aliments riches en nutriments tels que les légumineuses, les fruits et les légumes – est devenu un objectif important pour  de nombreux décideurs politiques.

Un nouvel article dans la revue Agricultural Economics étudie la manière dont la production agricole propre aux ménages peut influencer le régime alimentaire des enfants dans les zones rurales de l’Ethiopie. Les auteurs y examinent en particulier la question de savoir si la diversification de la production alimentaire des ménages suscite des régimes alimentaires plus diversifiés et plus nutritifs pour les enfants d’âge préscolaire. Ils étudient également l’impact de l’extension de l’accès au marché sur cette relation entre la production des ménages et les régimes alimentaires des enfants.

Dans la période de juin à juillet 2013, l’ensemble de données couvre 7.011 ménages dans cinq régions de l’Ethiopie et inclut 80 produits alimentaires différents. Dans l’ensemble, 3.488 enfants âgés de 6 mois à 5 ans sont compris dans l’échantillon. Les auteurs soulignent que ces données ne sont pas représentatives des niveaux national et régional ; néanmoins, les régimes alimentaires des enfants dans l’échantillon sont comparables aux régimes alimentaires des enfants observés dans l’Enquête Démographique et Sanitaire (EDS) de 2011, laquelle est bel et bien représentative aux niveaux national et régional.

La diversité des régimes alimentaires des enfants a été chiffrée sur la base des recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé pour les pratiques d’alimentation des nourrissons et des jeunes enfants. On a posé aux mères une série de questions auxquelles il fallait répondre par « oui » ou par « non » concernant les aliments consommés par leurs enfants de moins de cinq ans ; cette enquête a été menée lors d’une unique visite à chaque ménage. Les produits alimentaires ont été groupés selon les catégories suivantes : céréales, racines et tubercules (ex. orge, banane ensete, maïs, teff et blé) ; légumineuses et noix ; produits laitiers (lait, yaourt, fromage) ; viande, volailles et poissons ; œufs ; fruits et légumes riches en vitamine A ; et autres fruits et légumes. Le système de notation a produit un compte allant des valeurs zéro à sept, en accordant une attention particulière aux nutriments importants tels que la vitamine A et le calcium.

Les auteurs ont noté néanmoins quelques limites. Tout d’abord, les enquêtes ne tiennent pas compte de la saisonnalité dans le régime alimentaire des enfants puisque les données ont été collectées lors d’une seule visite. Deuxièmement, les enquêtes n’ont pas collecté d’informations concernant les quantités des différents aliments consommés par chaque enfant.

Globalement, l’étude a montré que les régimes alimentaires sont extrêmement monotones à tous âges ; de 6 mois à 12 mois, la plupart des enfants consomment uniquement un groupe alimentaire, et ce chiffre augmente à trois groupes alimentaires seulement après l’âge de 24 mois. Cinquante-cinq pour cent des enfants considérés par l’enquête consomment une céréale, une racine ou un tubercule ; un tiers consomment un produit issu d’une légumineuse ou de noix ; et à peine 20 pour cent consomment des produits laitiers ou des fruits et légumes riches en vitamine A. Pratiquement aucun des enfants de l’enquête ne consomme de la viande, du poisson, de la volaille ou des œufs. Ces chiffres ne changent pas en fonction du genre de l’enfant, mais les auteurs ont trouvé des différences régionales, en particulier dans la consommation de légumineuses, de produits laitiers et de fruits et légumes riches en vitamine A.                    

Les données de production agricole des ménages, y compris les cultures et l’élevage, ont été cartographiées selon les sept groupes alimentaires de l’étude. L’enquête montre que presque tous les ménages dans ces régions cultivent des produits alimentaires de base et plus d’un tiers cultivent des légumineuses et des noix. Approximativement 24 pour cent produisent des produits laitiers, alors que 22 pour cent produisent de la viande. La production des autres groupes alimentaires (œufs ; fruits et légumes riches en vitamine A ; et autres fruits et légumes) s’étend entre 8 et 15 pour cent. L’analyse des auteurs montre en effet une corrélation entre la consommation alimentaire des enfants et la production des ménages. Par exemple, dans les régions où la production de produits laitiers est la plus élevée, la consommation des enfants en produits laitiers est également élevée.

 

Enfin, une enquête sur les dépenses pour la consommation alimentaire a été réalisée. Cette enquête a montré que pour un ménage moyen dans l’échantillon, 50 pour cent de la consommation alimentaire venaient de la production propre au ménage, 44 pour cent venaient des achats d’aliments, et 6 pour cent venaient de l’aide alimentaire ou des dons. En termes d’accès au marché, la distance moyenne jusqu’au plus proche marché alimentaire était de 10,9 kilomètres ; les ménages situés plus près des marchés alimentaires consomment vraisemblablement moins de produits issus de leur production propre et plus d’aliments achetés au marché.

 

Après avoir analysé une variété de facteurs autres que la production propre qui pourraient affecter les régimes alimentaires des enfants (y compris le genre et l’âge des enfants ; le niveau moyen d’instruction des ménages et leur niveau de revenus ; et l’accès aux marchés et aux prix des aliments), l’étude a montré que les régimes alimentaires des enfants dépendent fortement des choix de production alimentaire des ménages. La relation entre le statut nutritionnel des enfants et la diversité de la production agricole des ménages est particulièrement forte pour les ménages qui ont moins d’accès aux marchés alimentaires, étant donné que ces ménages sont moins à même d’acheter des produits alimentaires qui diffèrent de ceux qu’ils produisent. Pour les ménages situés plus près des marchés, et qui disposent donc d’un meilleur accès, la relation entre la production propre et la nutrition des enfants est plus faible.

 

Les auteurs notent toutefois qu’on ne peut suggérer que tous les ménages ruraux produisent un ensemble plus varié de produits alimentaires ; cela ne serait pas réaliste. D’abord, les conditions agro-climatiques empêchent de nombreux ménages de diversifier leur production. Ensuite, la spécialisation dans des produits alimentaires spécifiques peut apporter aux ménages des avantages comparatifs qui seront bénéfiques non seulement pour leurs revenus et mais aussi pour leur bien-être global ; réduire cette spécialisation en faveur de la diversité pourrait entraîner la perte de ces avantages par les ménages. Enfin, l’étude montre que l’accès au marché peut agir comme un substitut à la diversité de production des ménages. Ainsi, les auteurs suggèrent que les interventions qui augmentent la productivité des ménages (et donc les revenus) et qui améliorent l’intégration du marché dans les zones rurales éloignées (améliorant ainsi l’accès au marché) peuvent être plus efficaces dans l’amélioration des régimes alimentaires des jeunes enfants. Ces interventions devraient également être combinées avec une diversification aux niveaux régional et national afin d’assurer la disponibilité de toute une série de produits alimentaires nutritifs dans les marchés, ainsi que des initiatives de changement de comportement visant à mieux éduquer les parents sur les bonnes pratiques d’alimentation des enfants.

 

[1] Agence Statistique Centrale, ICF International. (2012a). EDS Ethiopie 2011. Agence Statistique Centrale et ICF International, Addis Ababa, Ethiopie et Calverton, Maryland, USA.

Photo credit:Flickr: Joska