L’économie éthiopienne se développe, les régimes alimentaires restent pauvres
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Une nouvelle Ethiopie a émergé ces dernières années. La combinaison gagnante de l’augmentation de productivité agricole avec l’urbanisation et la croissance économique a amélioré le niveau de vie de nombreux Éthiopiens. D’où une évolution simultanée – mais pas uniquement positive – des régimes alimentaires. Les Éthiopiens consomment en moyenne plus de calories et des aliments plus diversifiés, mais ils sont encore loin d’atteindre les niveaux recommandés de diversité alimentaire. D’un autre côté, ils risquent de connaître bientôt des problèmes de suralimentation comme le surpoids et l’obésité.

Comme c’est souvent le cas avec la hausse des revenus, les Éthiopiens ont changé en premier lieu leurs habitudes d’achats et de consommation alimentaire. Nos dernières recherches, en collaboration avec Ibrahim Worku Hassen et Mekdim Dereje, publiées dans Agricultural Economics, examinent les changements du régime alimentaire éthiopien face au rapide changement économique. Même si les dépenses globales ont augmenté de plus de 50% entre 1996 et 2011, les Éthiopiens consacrent une part moins importante de leur budget à l’alimentation. La hausse du revenu des ménages a permis aux Éthiopiens, au fil des ans, de réduire leur part totale de dépenses alimentaires de 1,1% en moyenne chaque année. Parallèlement, les Éthiopiens consomment plus de 800 calories de plus par jour en 2011 par rapport à 1996 – une bonne nouvelle après une longue période de lutte contre des taux élevés de retard de croissance et de malnutrition saisonnière.

Non seulement les Éthiopiens dépensent leur argent différemment, mais ils modifient aussi leurs types de consommation. Ils exigent de plus en plus d’aliments de plus grande valeur, à savoir des produits d’origine animale, des fruits et légumes, et des aliments transformés. Nous avons constaté qu’entre 1996 et 2011, les Éthiopiens ont augmenté de plus de 2% les parts du budget alimentaire consacrées aux produits d’origine animale et aux fruits et légumes. Même si les Éthiopiens reçoivent encore la majorité de leur apport calorique à travers la consommation de « féculents » comme les céréales (blé, maïs et sorgho), la part dominante de ces produits dans le budget alimentaire global diminue. En effet, les Éthiopiens se tournent vers des articles plus chers ou plus transformés à leur place. Le teff, par exemple, est une céréale de plus grande valeur qui s’impose comme un aliment populaire pour les citadins les plus aisés. En règle générale, les Éthiopiens urbains ont commencé à exiger plus de choix, plus de commodité et une meilleure qualité lorsqu’ils achètent des aliments.

Les implications nutritionnelles de ces changements sont sérieuses, et pas toujours positives. Malgré leur tendance à la baisse en termes de dépenses alimentaires, les féculents constituent encore la majorité de l’apport calorique. Malgré l’augmentation de la demande en fruits et légumes, l’Éthiopie reste loin derrière les autres pays africains en termes de consommation et le pays est loin d’atteindre les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé, à savoir : 400 grammes (14 oz) par jour. Cette tendance constante suggère un manque persistant de diversité dans l’alimentation, qui a été largement présenté comme un facteur contribuant à la sous-alimentation des enfants. De plus, la consommation de calories provenant des graisses et des huiles a doublé. Malgré l’augmentation du pouvoir d’achat, très peu d’Ethiopiens consomment une alimentation nutritive et variée.

Cependant, toutes les tendances ne s’appliquent pas à tous les niveaux. Les citadins dépensent plus d’argent pour l’alimentation en général, consacrant une part plus importante des dépenses aux produits d’origine animale, aux huiles et aux graisses, que les résidents ruraux. Si l’on écarte les cultures comme l’ensète, le régime alimentaire dans les villes éthiopiennes est un peu moins dépendant que celui des zones rurales en termes de féculents. En outre, les inégalités de revenu continuent d’influencer les dépenses alimentaires : les populations les plus pauvres consacrent encore une part plus importante de leur revenu à l’alimentation que les personnes aisées. Dans l’ensemble, le paysage alimentaire de l’Éthiopie reste complexe.

Malgré la bonne nouvelle que représente la croissance économique de l’Éthiopie susceptible de perpétuer le modèle des améliorations récentes de l’apport calorique, les tendances alimentaires ne sont pas nécessairement optimales. L’urbanisation croissante, souvent accompagnée de modes de vie plus sédentaires et de préférences alimentaires changeantes à l’égard des produits d’origine animale et des aliments transformés, risque de compromettre la santé publique en Éthiopie dans un proche avenir. Ces tendances coïncident souvent avec des augmentations des problèmes de surnutrition tels que le surpoids, l’obésité et les maladies non transmissibles. En 2016, plus de 20 pour cent des femmes éthiopiennes urbaines âgées de 15 à 49 ans étaient en surpoids ou obèses.

Le passage à un régime alimentaire plus sain reste difficile étant donné que les prix des aliments nutritifs augment beaucoup plus vite que les prix des féculents,  des matières grasses et du sucre. Tout ceci souligne la nécessité d’investir davantage et d’accorder plus d’attention à la production agricole et animale « de grande valeur » - accompagnée de changements dans les systèmes alimentaires (marchés urbains en particulier) - pour éviter le « double fardeau de la malnutrition », à savoir, un scénario de malnutrition dans l’Ethiopie rurale et d’obésité dans les villes.

Bart Minten est chercheur sénior et Kalle Hirvonen est chercheur à la Division Stratégie de Développement et de la Gouvernance de l’IFPRI. Ils sont basés à Addis Abeba, en Ethiopie. Cet article a été publié pour la première fois sur Malnutrition Deeply.

Photo credit:Kelley Lynch