Vers une revitalisation des zones rurales en Afrique
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Rurbanéco : Vers une revitalisation des zones rurales en Afrique

Rédigé par Shenggen Fan et Ousmane Badiane

Les dates butoirs pour réaliser les Objectifs de Développement Durable (ODDs) et l’accord de Paris sur le climat se rapprochent. L’objectif ambitieux des ODDs de « ne laisser personne de côté » implique que nous devons revitaliser les zones rurales, tout particulièrement en Afrique subsaharienne. Il est temps de réformer drastiquement le système afin de rendre les zones rurales plus productives, plus durables, plus résistantes aux changements climatiques, plus prospères et plus attractives.

Le taux de pauvreté global est de 17% dans les zones rurales contre 7% dans les zones urbaines. La population rurale est composée à 70% des personnes les plus pauvres au monde. Dans les pays d’Afrique subsaharienne, 82% des gens les plus pauvres vivent dans des zones rurales. Ces zones rurales ont des difficultés à réduire le taux de retard de croissance dû à la malnutrition. Elles manquent souvent d’infrastructures et de services de base dans les secteurs de l’éducation, de la santé, des routes, de l’accès à l’eau potable, de l’hygiène, etc. De plus, les zones rurales sont exposées à un niveau de pollution grandissant et leurs ressources naturelles diminuent rapidement. La crise climatique aggrave ces challenges.

A l’heure actuelle, les pays africains travaillent sur la revitalisation des zones rurales.

Les opportunités en Afrique

L’urbanisation rapide représente une opportunité africaine. Les villes petites et de tailles moyennes sont particulièrement importantes. Afin de satisfaire la demande urbaine, la production agricole doit augmenter, ce qui se traduirait par de meilleures conditions de vie pour les fermiers et les travailleurs agricoles.

Plusieurs pays — Ethiopie, Kenya et Niger, par exemple — ont augmenté leurs investissements dans les systèmes d’irrigation. Les bénéfices de ces systèmes inclus : des saisons agricoles plus longues, une diversité des cultures plus importante et une atténuation des risques climatiques.

Certains pays, tels l’Ethiopie, le Mali et le Maroc, ont favorisé la mécanisation des travaux agricoles, ce qui a permis d’augmenter la productivité tout au long de la chaîne logistique. Cette approche améliore l’environnement des entreprises en encourageant les entreprises domestiques à acquérir des machines, en facilitant les investissements pour développer les ressources humaines et en déclenchant un intérêt pour la recherche et le développement.  

La croissance de la demande urbaine en biens alimentaires représente également une opportunité pour les zones rurales. Au Sénégal, de nouvelles technologies de transformation ont alimenté une expansion rapide des petites entreprises. Ces dernières se sont spécialisées dans les aliments prêts à cuire et dans les produits prêt-à-manger à base de millet. De nouvelles opportunités d’emplois ont donc émergé dans le secteur agroalimentaire hors exploitation agricole.

Au Nigéria, 45% du gaspillage alimentaire est dû à des problèmes de réfrigération. Des outils comme des stations réfrigérantes alimentées par panneaux solaires ont donc été mises en place.

Afin de bénéficier des opportunités liées à l’urbanisation, nous devons renforcer l’inter connectivité entre les zones rurales et urbaines. Il est indispensable de développer des routes de bonne qualité et l’électricité afin d’acheminer les produits alimentaires des fermes aux marchés urbains.  De 2012 à 2016, les gouvernements africains ont investi en moyenne 30 milliards de dollars par an en infrastructures. Les investissements privés dans l’énergie solaire ont brusquement augmenté. En effet, cette technologie pourrait permettre une meilleure réfrigération et stimuler les entreprises rurales. Les institutions multilatérales sont conscientes des besoins en infrastructure et promeuvent les investissements publics et privés.

D’autre part, les technologies d’information et de communication (TIC) peuvent faire une différence. Grâce à la digitalisation, de nombreux obstacles institutionnels, physiques et technologiques peuvent être surmontés pour un coût moindre et plus rapidement qu’avant. Par exemple, le prix de l’Internet mobile a chuté d’environ un tiers en Afrique durant ces quatre dernières années.

Les TIC sont importantes pour les petits exploitants qui souhaitent accéder aux services financiers. Les applications de monnaie mobile se développent d’un pays à l’autre. Les taux de pénétration sont élevés dans de nombreux pays, tels que le Kenya, le Mali et le Sénégal. De manière plus générale, la finance rurale doit être améliorée — de la banque à l’assurance.

Nous devons donner les moyens aux agriculteurs qui souhaitent se diversifier de financer leurs investissements. Au Nigéria, les start-ups innovantes arrivent, par exemple, à mobiliser des investisseurs via des modèles de financements participatifs (« crowdfunding »). De nombreux pays ont introduit des services de location de machines, outils et autres intrants sur Internet. Ce type d’innovation semble cohérent et devrait être développé. L’impact de ces innovations sur les femmes et les jeunes mérite une attention particulière. 

Apprendre des expériences des autres

Les pays africains travaillent collectivement pour maintenir et accélérer le progrès. En 2018, des leaders africains ont lancé la feuille de scores de la transformation agricole en Afrique et l’analyse biennale du programme de développement agricole africain global. Ces outils promeuvent une certaine responsabilité. De plus, 49 pays ont signé l’accord commercial de libre-échange continental africain, qui devrait créer un marché commun africain pour les produits et les services, ainsi que permettre la libre circulation des investissements et des personnes et l’élimination des droits de douane.

Un moteur essentiel de la revitalisation rural est la « rurbanéco ». Cette approche met en avant l’inter connectivité et l’interdépendance des économies rurales et urbaines. En effet, la croissance urbaine créée des opportunités pour les zones rurales. Les zones rurales et urbaines doivent donc coopérer, d’autant plus que les zones rurales peuvent faire beaucoup plus que simplement produire des produits de base. Elles devraient être perçues comme :

  • Des points de départ des chaînes de valeur nationales, régionales et globales.
  • Des fournisseurs de services environnementaux indispensables.

En effet, la revitalisation des zones rurales va au-delà de l’agriculture. Elle inclut également le développement d’opportunités hors exploitations agricoles. Par conséquent, les technologies de pointe et l’innovation sont des piliers de la croissance rurale. 

Il y a de nombreux exemples dans le monde qui prouvent que la revitalisation des zones rurales peut drastiquement améliorer la vie des résidents ruraux. C’est notamment le cas du « mouvement pour les nouveaux villages », le Saemaul Undong, initié en Korée du Sud en 1970.  Les investissements dans les systèmes d’irrigation, dans les intrants agricoles, dans l’électrification et le transport, ont permis de multiplier par 5 le revenu des ménages agricoles en une dizaine d’années, rattrapant ainsi les revenus des ménages homologues urbains. Plus récemment, au Bangladesh, les investissements liés à l’amélioration des routes rurales ont réduit l’extrême pauvreté de 3% à 6% tout en augmentant le taux d’inscription au collège des jeunes filles et garçons.

La gouvernance rurale doit aussi être revitalisée. Les gouvernements locaux doivent être rendus responsables de la prestation de services de haute qualité. Le gouvernement chinois a, par exemple, choisi cette approche lorsqu’il a annoncé en 2018 sa nouvelle stratégie de réduction des écarts de revenus entre les zones rurales et urbaines. Le but de cette stratégie étant d’améliorer la qualité de vie rurale.

Comme mentioné précedemment, les technologies d’information et de communication s’avèrent être des outils utiles dans ce contexte. L’accès généralisé aux téléphones mobiles permet aux citoyens qui étaient déconnectés de s’impliquer dans les affaires publiques et commerciales.

L’approche « rurbanéco » a également des dimensions sanitaires. L’obésité est particulièrement forte dans les pays en développement, bien que les préférences des consommateurs changent, notamment dans les villes. Les agriculteurs ruraux pourraient profiter de nourriture plus nutritive et de meilleure qualité, telles que des fruits, des légumes et d’aliments d’origine animale. Les innovations scientifiques et technologiques pourraient permettre de conserver la valeur nutritionnelle de ces produits tout au long de la chaîne logistique.

Shenggen Fan est Directeur Général de l’IFPRI ; Ousmane Badiane est le Directeur pour l’Afrique de l’IFPRI. Cet article est apparu pour la première fois sur le site du D+C Développement et Coopération et sur IFPRI.org.

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