La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA)
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Cet article est apparu pour la première fois sur IFPRI.org. Il a été rédigé par Antoine Bouët, David Laborde, Fousseini Traoré et Swati Malhotra.

En août, le gouvernement Nigérien a bloqué les importations d’une longue liste de produits en provenance du Bénin, du Niger et du Cameroun – incluant des denrées alimentaires telles que la volaille, le porc, le bœuf, les huiles et graisses végétales raffinées et le sucre, ainsi que de nombreux autres biens allant des médicaments aux voitures d’occasion. L’économie de l’Afrique de l’Ouest endure toujours les conséquences de ces fermetures de frontières, dont le gouvernement a annoncé qu’elles dureraient au moins jusqu’au 31 janvier 2020. Ces mesures ont également conduit à l’augmentation de la contrebande.

Les politiques commerciales du Nigéria vont à l’encontre de la tendance africaine vers le libre-échange – et de son propre engagement. La Zone de Libre-Echange Continentale Africaine (ZLECA) est entrée dans sa phase opérationnelle en juillet. L’accord a pour objectif d’établir un marché commun africain pour les biens et les services, et les pays s’engagent à réduire leurs droits de douane de 90% et à harmoniser leurs règles commerciales. L’Union Africaine (UA) prévoit une augmentation des échanges entre pays africains de 52.3%. La ZLECA comprend 54 des 55 pays membres de l’UA – y compris le Nigéria qui a signé l’accord en juillet après de nombreux retards.

Les mesures Nigériennes font partie d’une longue tradition de politiques protectionnistes datant du milieu des années 1970. En 1986, environ 40% des produits agricoles et industriels étaient interdits à l’importation. Entre 1980 et 1991, les pays touchés par ces interdictions dont le Bénin, la Côte d’Ivoire, la Norvège et les Etats-Unis ont porté plainte devant le GATT et/ou la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Pour y répondre, la Banque Mondiale, avec le soutien du FMI, a initié un programme de libéralisation commerciale au milieu des années 1980 afin de fournir des conseils techniques et politiques au Nigéria, accordant des prêts de 450 millions et de 500 millions de dollars. Toutefois, l’appétit pour le protectionnisme a perduré.

Le gouvernement nigérien soutient que ces politiques promeuvent la substitution des importations, stimulent l’emploi, et améliorent la balance des paiements. La réalité est plus complexe. Les prohibitions aux importations et les droits de douanes élevés protègent les intérêts des acteurs locaux – les producteurs et les syndicats nigériens – tandis que les consommateurs nigériens souffrent de prix élevés, de choix d’achats limités, et souvent d’un manque de qualité ou de disponibilité de produits de bases tels que les denrées alimentaires et les médicaments.

Comme on pouvait s’y attendre, la contrebande est devenue pratique courante. Les contrebandiers empruntent les routes reliant le Bénin au Nigéria pour profiter des écarts importants de prix de chaque côté de la frontière. L’Institut National des Statistiques et de l’Analyse Economique (INSAE) du Bénin a collecté des données sur ces échanges informels depuis 2011. D’après une enquête de 2011 réalisée sur 171 postes frontaliers sans douanier, 17749 transactions illégales individuelles ont eu lieu en 10 jours, correspondant à une valeur totale de 15,2 million de dollars. L’enquête indique que le commerce illégal entre le Bénin et le Nigéria représentait 2,3 à 3,8 fois les échanges officiellement reportés par les douaniers.

Le cas de la contrebande de riz est emblématique. Les pays africains ont développé un fort appétit pour le riz et comptent principalement sur les importations. Afin de réduire cette dépendance, la plupart ont décidé d’investir afin de développer les chaînes de valeur locales. Toutefois, la production de riz au Nigéria est à la traîne par rapport à la demande croissante de la population (environ 200 millions d’habitants), malgré les subventions gouvernementales importantes et les emprunts. Le secteur agricole nigérien souffre toujours d’années de négligence, y compris d’un manque d’investissement et d’une dépendance au pétrole permettant de fournir des devises étrangères et des revenus au gouvernement. 

En 2004, le Nigéria a interdit l’importation de riz en provenance du Bénin, puis a étendu cette prohibition à d’autres pays voisins en 2016, en mettant un droit de douane de 70% sur les importations de riz étranger. De plus, en 2015, le gouvernement a exigé l’utilisation de devises étrangères pour importer des denrées alimentaires telles que le riz.

Pendant ce temps-là, le Bénin a diminué ses droits de douane sur ses importations de riz de 35% à 7% en 2014. (Le Cameroun les a supprimés.) Ceci a conduit à la création d’un couloir de riz pas cher importé du Bénin et exporté ensuite illégalement vers le marché nigérien.

Les importations de riz au Bénin en provenance de la Thaïlande ont explosé en 2017 et en 2018 – bien au-delà du montant requis pour satisfaire la demande. A son apogée, le ratio de riz Thaï importé sur la population du Bénin (11,5 millions) était de 150 kilogrammes (330 livres) – correspondant à une consommation quotidienne par habitant de 410 grammes (0,9 livre), sans compter le riz importé d’autres pays. En revanche, l’offre quotidienne de riz par habitant du Bénin en 2016 correspondait à seulement la moitié de ce chiffre – 207 grammes, d’après les statistiques de la FAO. Mais où va tout cet excédent de riz ? La plupart des importations officielles de riz au Bénin sont revendues illégalement au Nigéria après avoir été réemballées.

La crise de la frontière nigérienne continue de perturber les relations commerciales africaines et les négociations en cours. Le Nigéria n’a apparemment pas averti officiellement ses partenaires régionaux de ces récentes restrictions alors que les règles commerciales de la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest le requiert. Ainsi, la fermeture des frontières enfreint un accord qui garantit le libre-échange entre 15 membres de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Elles vont clairement à l’encontre du texte et de l’esprit de la ZECLA.  

Le Nigéria est isolé ; une majorité de pays africains est à l’heure actuelle attirée par la libéralisation commerciale et la promesse de la ZECLA, en particulier les champions continentaux tels que le Maroc et l’Afrique du Sud. Les mesures nigériennes suggèrent que bien que le Nigéria ait été en faveur de la zone de libre-échange continentale, il ne s’est pas engagé afin d’atteindre ses objectifs – et pourrait choisir de rester en arrière d’un moment crucial pour le continent.

Antoine Bouët et David Laborde sont Chercheurs Seniors au sein de la Division des Marchés, du Commerce et des Institutions (MTID) de l’IFPRI ; Fousseini Traoré est Chercheur Associé au MTID ; Swati Malhotra est Spécialiste de la Communication au MTID.

Photo credit:Embassy of Equatorial Guinea